Doit-on faire du management de domination pour être un bon leader d’hommes ?

43 ans - Stéphane Tagliavacca - France (Sallanches)

Fonction : Cadre-Manageur en grande surface.



Leaderdhom : « Stéphane peux-tu te présenter à nos lecteurs?»

 

Je suis né à Alençon dans le département de l’orne (61). J'ai habité dès mes 8 mois en haute Savoie, j'ai commencé à faire du hockey sur glace à partir de l’âge de 8 ans à Saint Gervais les bains et ce jusqu’à mes 29 ans. J’ai  ainsi gagné une dizaine de titres de Champion de France, fait deux championnats d'Europe juniors ainsi qu’un championnat du monde juniors. Parallèlement, J'ai travaillé dans la grande distribution pour des filiales telles que Record, Continent et à ce jour, je suis toujours salarié chez Carrefour. Je totalise ainsi plus de vingt ans d’expériences dans ce secteur GMS.

 

Leaderdhom: «Tu as débuté ta carrière en étant un sportif de haut niveau dans le monde du hockey sur glace. Pourquoi avoir arrêté?»

 

J'ai arrêté le hockey sur glace à cause de mes multiples responsabilités professionnelles et surtout à cause de mon supérieur hiérarchique, chef qui a l'époque, m’affirmait que je ne pouvais pas concilier les deux. C'est d'ailleurs par rapport à lui que ma vie, ainsi que celles de mes collègues, a commencé à être une descente aux enfers  progressive…

Leaderdhom : «  Qu’est ce qui t’a amené à passer du domaine sportif au secteur de la grande distribution, ce sont pourtant deux mondes totalement différents ?»

 

Je me suis orienté vers la grande distribution grâce à mes relations dans le sport de haut niveau, on côtoie du beau monde ce qui permet de se constituer facilement un carnet d’adresse et un réseau viable. J’ai donc saisi cette opportunité qui se présentait à moi, travailler dans la grande distribution requiert énormément de dynamisme, ce qui me correspondait totalement. J’avais déjà touché à ce secteur en faisant des emplois saisonniers d'été en étant plus jeune en magasin, je n’étais donc pas en terrain inconnu.

 

Leaderdhom : « Suite à cette reconversion, tu as travaillé pendant plusieurs années en tant que cadre, dans un groupe d’envergure internationale qui détient notamment plusieurs hypermarchés à l’étranger. La transition a-t-elle été facile à faire en termes d’adaptation et d’insertion dans un métier nouveau ?»

 

Oui, j’ai trouvé ma place assez rapidement dans cette nouvelle profession, mon désir était d’apprendre et surtout d’avoir une carrière évolutive à long terme dans ce milieu. Je me suis vu d'ailleurs proposer beaucoup de demande de mutation, ce que j'ai du  refusé à l'époque pour des raisons personnelles. Ma mère étant très malade, je ne pouvais la laisser sans assistance.

 

Leaderdhom : « Tu as été une des premières personnes en France, à avoir osé dénoncer haut et fort ce que l’on dénomme « le harcèlement moral ». Qu’est ce qui t’a poussé à tirer la sonnette d’alarme au sein des médias nationaux? N’as-tu pas eu peur des représailles ? »

 

Bien entendu que j’en ai eu peur, d’ailleurs, j'ai reçu de nombreuses menaces de mort, plusieurs  intimidations telles que mes pneus crevés, (…). Mais, avec tout ce que j'avais subi et vu, il était plus qu’inconcevable que je puisse me taire et laisser de tels faits continuer à se reproduire. A cette époque, j'étais prêt à tout pour faire reconnaitre le harcèlement moral sur ma personne, « mais à quel prix ? ».

Leaderdhom : « Quand l’on a eu l’occasion, comme toi d’être un winner en remportant plusieurs championnats nationaux, et que sous l’emprise d’un manager oppressant l’on se retrouve dans la situation du cadre placardisé, comment vit-on cette posture délicate? »

 

On le vit très mal, dans le monde sportif, j’ai eu cette chance d’être reconnu et applaudi, c'est une sensation indescriptible et de bonheur de ressentir une  foule  vous applaudir (…). Dans le travail c'est diffèrent, je n’ai pas retrouvé cette même adrénaline, cette même « reconnaissance ». Si. Il y a les visites du PDG qui évalue vos taches, mais ce n’est pas pareil. Et quand, de plus, l’on est rabaissé et harcelé comme je l’ai été...j’ai eu cette impression que ma vie basculait que je n’avais jamais été bon dans quoi que ce soit. Je faisais l’objet de critiques incessantes, de rabrouement, d’espionnage, j’étais suivi partout y compris "jusqu'à la porte des toilettes". Cela a entrainé en moi, une perte progressive de tout mes repères, de mon estime de soi (…), de toutes les bases solides que j’avais acquises aussi bien professionnelles que personnelles. Toute cette confiance et ce moral d’acier que j’avais forgé en étant un sportif de compétition, c’est envolé au fur et à mesure!  

 

Leaderdhom : «  Après plusieurs années de batailles judiciaires contre des puissants, combat qui est d’ailleurs toujours en cours, tu as osé lever le voile sur un malaise profond qui touche beaucoup de français en publiant un livre : Harcelé. Dis-nous en plus ».

 

Je voulais que mon histoire soit lue, j'en avais marre de raconter aux gens ce qui m'était arrivé comme si je devais toujours me justifier, alors que c’était moi la victime et non le contraire ! Je voulais que les gens qui vivent une histoire similaire à la mienne, en parcourant mon livre puissent s’y reconnaître, beaucoup trop sont malheureusement dans mon cas ! Même les membres de ma  famille, après l'avoir lu, m’ont présentés leurs excuses. Désolés de ne pas m'avoir plus aidé,  ils ne s’étaient pas du tout rendu compte de l’ampleur de ce que j'avais enduré !  Je laissais tellement entrevoir l’image d’un homme fort, presque intouchable à l'époque, une sorte de carapace qui ne faisait peut être pas assez transparaître ma détresse intérieur!  La publication de ce livre m'a psychologiquement fait du bien, cela m’a permis en quelque sorte  de  me libérer l’esprit, de prendre un peu de recul face à ma propre histoire. Même si aujourd'hui, il me faudra des années pour passer à autre chose!  Ce qui me réconforte, c’est que depuis que j’ai débuté mon action en justice, j'ai gagné tout mes procès au pénal plus la cassation et maintenant je vais en civil pour faire reconnaitre la faute inexcusable de mon employeur. Ma force : je suis quelqu'un de franc, j’ai certainement un caractère de fonceur, mais surtout je sais reconnaitre quand j'ai tort ! Les récentes décisions de la justice rendue en ma faveur m’ont redonné confiance en moi.

 

Leaderdhom : « Quels regards ont porté sur toi tes anciens collègues ? As- tu été mis sur une liste noire : celle des indésirables ? »

 

Oui et non. Au début beaucoup d’entre eux m’ont tourné le dos, mais la plupart sont revenus vers moi, et ont trouvé par la suite très courageux ce que j'ai fait. Quand, j'ai gagné mes procès, j’ai ressenti une écoute plus attentive et totalement différente face à mon histoire, l’attitude des gens envers moi à complètement changer aussi !

 

Leaderdhom : « Crois-tu que cette quête de certains dirigeants d’accroître sans cesse leur chiffre d’affaires, les font basculer involontairement dans un management de dictature en étant persuadés que c’est une bonne méthode ? »

 

En ce moment, beaucoup de grands groupes aiment trouver au sein de leurs directions des gens comme mon chef de secteur, Monsieur R… et  mon directeur de magasin, Monsieur M... Ce sont des chiens de garde pour eux et les dirigeants profitent de la haine et de la personnalité perverse et manipulatrice de certains chefs pour faire ce genre de management !  D'ailleurs, mon groupe fait faire des stages a ces chefs pour voir leur comportement dans le management afin de mettre une pression négative sur leurs employés et chefs de rayon. Certains employeurs n’ont même aucun scrupule à cautionner les agissements immoraux auxquels  leurs responsables dirigeants ont recours. Ils ne se rendent pas compte qu’ils sont les auteurs de divers maux psychologiques sur leurs salariés, qui a pour résultat non pas une optimisation de  leurs chiffre d’affaires, mais plus une dégradation de la productivité et une perte de gains. Mais, surtout la destruction de milliers de vie. Pourtant selon certaines études, il y a beaucoup plus de résultats avec un bon stress au travail! Pour moi il y a le mauvais stress et le bon et il faut du stress positif pour  bien faire les choses dans la vie!

Leaderdhom : «  Actuellement, es- tu toujours en poste ou en arrêt maladie ? Penses-tu que ton témoignage a permis de changer le comportement de certains managers en entreprise ?»


Je suis toujours en accident de travail depuis septembre 2007, soit 28 mois et la CPAM (caisse primaire d’assurance maladie) se porte toujours partie civile. Mon avocat m'a confié que mon procès sert de jurisprudence. Donc, lorsqu’il plaide sur des affaires similaires, il met à profit mon cas de figure pour la plaidoirie de ces dossiers qui relève du harcèlement! Mes deux harceleurs vont devoir rembourser à la CPAM toutes mes indemnités : c’est une première aussi, rien que pour moi c'est 120 000 euros. Et tant que je suis en arrêt, c'est eux qui vont payer. Je continue mes passages au sein de différentes émissions ("Garde à vue" sur 13ème rue, "Salut les terriens" Canal+, Europe 1,…) pour qu’il ne relâche pas l’attention sur ce tabou. Notamment, la chaîne France 3, a décidé de produire un documentaire relatant mon histoire, sa diffusion est prévue d’ici quelques semaines.

 

Leaderdhom : « Quels sont tes projets à venir ? »

 

Pour l'instant, j'attends la fin des procédures, j'ai plusieurs contacts pour faire une suite de mon premier livre et surtout je suis en lien avec des personnes pour faire un téléfilm de mon histoire! Je ne peux pas me projeter dans l'avenir tant que ce n'est pas fini !

 

Leaderdhom : «  Quels sont les conseils que tu pourrais apporter à un leaderdhom ? »

 

Ta question, si je la comprends bien, ce sont les conseils que je pourrais donner aux dirigeants d'entreprises ! Et bien premièrement, c'est qu’il faut qu’ils puissent apprendre à concilier avec les différentes personnalités que compose l’entreprise. Les êtres humains sont tous différents avec nos qualités et nos défauts! Il faut surtout qu’ils prennent conscience qu’ils peuvent avoir beaucoup plus de résultats en faisant un management sain et étant à l'écoute de leurs salariés.  En exemple, Mon chef voulait que tout son personnel soit comme lui : donner sa vie au travail, être dur et violent, être présent pendant les vacances (…). A-t-il compris ne serait-ce qu’un instant qu’il agissait en véritable persécuteur, je ne crois pas... Toute personne à sa façon de procéder dans le travail et si l’on est à l'écoute de tout le monde cela avancera plus facilement. Je ne parle pas d'assister le personnel, juste une écoute positive et compréhensive : être reconnu pour ne pas être un pion avec un numéro!

 

"Trop souvent des plaintes pour harcèlement sont classées sans suite car les dossiers manquent de preuves matérielles. Lorsque les salariés sont amenés à demander des témoignages à des collègues, 95% d'entre eux refusent"  a expliqué à l'AFP le président de l'association Harcèlement moral stop, Loïc Scoarnec.

 

 

 

Propos recueillis par Leaderdhom le 20/01/2010

Tous droits réservés à l’association Leaderdhom

 


 

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Le 27 mars 2008, Monsieur R., le chef de secteur de l’hypermarché de Sallanches et Monsieur M., le directeur du magasin, ont été respectivement condamnés à 8 et 6 mois de prison avec sursis pour harcèlement moral sur la personne de Stéphane Tagliavacca et de sa collègue Danièle Étien. Le procès a été très médiatisé et exemplaire, et lors des audiences, le procureur de la République a estimé que « deux vies avaient été détruites ». Les deux accusés ont fait appel, mais seul Monsieur R. maintiendra sa défense. L’affaire est à nouveau plaidée le 5 décembre 2009 et l’arrêt mis en délibéré pour le 15 janvier 2010. Le 15 janvier 2010, la Cour d’appel a confirmé la condamnation en première instance à l’’encontre de Monsieur R. Il fait appel en cassation.

A noter

Depuis la loi de 2002 reconnaissant le harcèlement moral, la souffrance au travail et les cas de harcèlement sont de plus en plus reconnus et relayés médiatiquement. D’après les statistiques, 10 % de la population active serait en souffrance au travail et cela coûterait 60 milliards d’euros à la Sécurité sociale.

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