De la Martinique vers la frontière Suisse-Allemande
43 ans - Jean-Félix Laplume (Suisse)

Fonction : Ingénieur Système & Middleware, consultant indépendant
Leaderdhom : « Jean-Félix parle nous de toi ? »
Je suis né à Fort-de-France où j'ai eu une enfance heureuse. J'ai suivi ma scolarité en Martinique jusqu'à 17 ans et demi puis j’ai passé mon bac à Kourou en Guyane l'année suivante. Après des études quelque peu "agitées" ( maths-physique, puis informatique industrielle) entre Montpellier et Paris. J'ai atterri en 1988 lors d'une mission d'intérim dans un grand groupe français dans le domaine de l'électronique hyperfréquence et de l'informatique industrielle qui m'a proposé de m'embaucher. Je me permets d'en parler un peu, même si cela remonte à longtemps car cela a déterminé la suite de ma carrière sans m’en apercevoir à ce moment là. J'avoue même que je n'étais pas très "chaud" au départ. Après avoir ajouté la composante métier à mes compétences techniques durant une année ou deux, mes supérieurs m'ont prié de suivre le cycle des produits jusqu'au bout. En plus des développements en France, des recettes avec les clients, il s'agissait d'aller installer, déployer et mettre en service les produits dans le pays en question. De 1989 à 1990, j'ai poliment refusé. Á partir de 1991 j'ai commencé à accepter des missions entre 1 et 4 semaines dans des pays aussi divers que l'Ethiopie, la Belgique, le Portugal... Puis de gros projets sont venus remplir le carnet de commande de la société, le fait d'être à l'époque billingue(anglais-français) a fait de moi un volontaire désigné d'office, d'autant que l'entreprise en question venait de licencier pas mal de monde... Je me suis retrouvé propulsé chef de projet avec un budget à gérer, une organisation à mettre en place, des personnes à recruter sur place, des "évaluations"(surveys) à effectuer quant au site à choisir, des négociations à mener avec les autorités locales telles les douanes, des clients à rassurer sur les contraintes du projet et bien entendu des meetings à honorer avec différents partenaires, sous-traitants voire concurrents pour mener à bien ces projets. Cela m'a conduit à sillonner une bonne partie des pays suivants: en Asie(Cambodge, Vietnam, Laos, Thaïlande, Philippines, Malaisie, Indonésie, Singapour, Hong-Kong, Brunei), en Afrique(Ethiopie, Djibouti), au Moyen-Orient(Arabie Saoudite, Oman, Emirats Arabes Unis: Dubaï, Sharjah, Al Ain), au Proche Orient(Liban, Syrie, Jordanie), au Canada, au Portugal, en Europe(Portugal, Hollande, Belgique, Luxembourg, Italie, Allemagne, Angleterre, Irlande, Espagne). En allant sur le terrain j'avais plus l'impression de vivre des reportages. Cela a non seulement modifié ma façon de voir les choses et incité à aller vers les gens, mais également donné un goût démesuré de l'aventure au sens noble du terme et des challenges. Ayant eu la chance de vivre tout cela avant d'avoir 30 ans, je me suis dit qu'il fallait faire fructifier cette expérience, car ne voyant pas d'évolution sur le plan hiérarchique dans l'entreprise, qui pourtant me "vendait" à ses clients comme "chef de projet". Autrement dit, j'en avais la fonction, mais pas le salaire une fois la mission terminée. Les difficultés du groupe auquel j'appartenais, due à une concurrence japonaise ainsi que les changements dans le monde de la technologie, ajoutés à une crise économique en France dont j'avais personnellement du mal à saisir les contours puisque je n'y étais pas très souvent ont fait que je me suis décidé à prendre un congé formation afin d'effectuer des études d'ingénieur. Durant 2 ans, mon salaire a été pris en charge par le FONGECIF(1ere année) puis j'ai bénéficié de subventions de ma caisse de retraite, ainsi que d'autres organismes paritaires. J'ai donc passé avec succès le concours d'entrée à une école d'ingénieur, le CESI d'Evry dont le recrutement est réservé aux personnes justifiant de 5 années au moins d'expérience professionnelle dans un domaine généraliste ou se rattachant à l'informatique. J'ai ensuite enchainé avec une formation de 7 mois, où l'accent a été mis sur la réalisation de projets techniques, orientés "nouvelles technologies" et administration système. Ce petit break, m'aura permis de voir à quel point le marché de l'emploi en France était "bizarre". La façon de recruter ou de gérer les nouvelles recrues étaient tout simplement obsolètes; même si je n'ai jamais eu de problème à "jouer le jeu" pour me faire embaucher. Après 6 mois dans un grand groupe français, j'ai décidé de partir à nouveau à l'Etranger comme indépendant.

Leaderdhom : « Tu as su très tôt t’orienter vers le domaine de l’informatique, pourquoi un tel choix ? »
La prolifération de circuits intégrés annonçait la fin de l'électronique par circuit. C'est ce qui a dicté mon choix. Je m'en étais par ailleurs rendu compte durant mon cursus secondaire. Mais la filière informatique industrielle n'existant pas à mon époque au pays, j'ai quand même opté pour l'électronique, complété mes connaissances scientifiques générales, puis enfin j’ai accompli un cursus informatique industriel.
Leaderdhom : « Depuis plusieurs années tu sillonnes l’Europe, en mettant à disposition ton savoir- faire pour de grandes entreprises. La mobilité est- elle source d’épanouissement? »
Oui, car il s'agit de s'adapter à un nouvel environnement, de se remettre en question et de découvrir d'autres conditions de vie et de travail: c'est très enrichissant sur tous les plans.
Leaderdhom : « Par rapport à quoi pourrais - tu dire que ton parcours est plus qu’atypique? »
Tout d’abord, par le fait que je n'ai pas suivi un cursus universitaire dit linéaire. Ensuite parce que, je ne travaille désormais que sur contrats dont la durée est liée à celle des projets. Mais aussi pour le fait que mes choix sont déterminés par la valeur ajoutée des projets, pas par la recherche d'un poste ou d'un lieu en particulier. Mais ça pourrait changer, si je retrouve toutes ces caractéristiques au sein d'une même entreprise et qu'à moyen terme, il y aurait pour moi la possibilité de me rapprocher de la Caraïbe....
Leaderdhom : « Tu es établi en ce moment même en Allemagne un des piliers de l’Europe par sa stabilité et sa puissance économique, est ce évident d’y faire sa place? Le mode de fonctionnement en entreprise est il différent de ce que tu as connu en France ?»
Le consultant ne doit s'attacher qu'à sa problématique technique et à avoir les meilleures relations possibles avec les membres de son équipe. Il n'est d'usage d'entrer dans la vie interne de l'entreprise cliente. L'adaptation est facilitée par la connaissance de la langue locale ou se donner les moyens de l'apprendre. Cela va très vite car on est en immersion perpétuelle dans le pays et dans l'entreprise en particulier. Á défaut, lorsque le profil recherché est le bon, mais que seule la langue représente un obstacle, alors il est indispensable de maîtriser l'anglais.

Leaderdhom : « Avant cela, tu as travaillé en suisse, au Luxembourg et en Espagne raconte nous ces diverses expériences? »
Espagne : Initialement, j'ai travaillé au sein d'une institution européenne dans le domaine de la propriété intellectuelle à l'OHMI(Office d'harmonisation du marché intérieur). Il s'agissait d'une mission très "encadrée" où les tâches étaient distribuées. Il était question de développer des programmes et d'installer l'environnement dans lequel ils auraient pu tourner. Une fois achevé, j'ai enchainé sur place avec une mission comme correspondant des sous-traitants du groupe Volkswagen pour l'Espagne(SEAT) et le Mexique (VW de Mejico). La majeur partie du temps, je travaillais depuis mon domicile (télétravail/téléconférence) et ne me rendais qu'une à deux fois par mois en Allemagne lorsqu'il y avait des réunions très importantes. Il s'agissait d'aider les sous-traitants du groupe Volkswagen à réaliser leur catalogue électronique de pièces détachées. Le développement était lui réalisé par une autre entité. (Peregrine Systems).
Luxembourg : Par la suite, une fois cela achevé, et le marché espagnol étant un peu calme, je me suis retrouvé au Luxembourg où je suis rentré dans le monde de la finance par l'intermédiaire d'un contrat à la Banque Générale du Luxembourg. Je dois avouer que ce qui m'a le plus impressionné, c'est le flux des frontaliers: les matins les accès par autoroutes depuis la France, la Belgique et le Luxembourg sont impressionnants. Chaque jour, il y environ 80 000 à 100 000 personnes qui viennent travailler au Luxembourg...et qui repartent le soir. Ce qui fait qu'à partir de 18 heures il n'y a plus un chat et surtout plus rien à faire car presque tout est fermé ! Là j'avais en charge d'aider une équipe d'administrateurs système à mettre en place l'infrastructure middleware pour les applications distribuées du Groupe. Car à l'époque, la BGL faisait partie du groupe Fortis, avec des banques en Belgique et en Hollande.
En Suisse : Je suis installé depuis 2005 d'où je loue depuis, mes services à différents cabinets spécialisés dans mon domaine. Ma première mission était pour le compte d'une banque privée du groupe UBS, à Genève, où en plus des mes attributions habituelles, j'avais en charge l'intégration de certains produits tels que Triple A, etc. Puis je me suis retrouvé à Berne, dans un environnement totalement différent car il s'agissait de l'opérateur téléphonique Swisscom. Au départ, ça devait être simple et pour 6 mois. Mais l'analyse du projet a été refaite et je me suis retrouvé à travailler à la redéfinition du cahier des charges et des Use-Cases au sein de l'équipe projet à fin de définir ce qu'allait être le produit, se doter d'outils de tests unitaires et end to end, puis d'effectuer tous ces tests dans les différents environnements tout en travaillant en parallèle à la mise en place de l'infrastructure adéquate qui elle aussi avait évoluée jusqu’à la mise en production. Les conditions étaient assez difficiles en termes de délai. Mais l'ambiance de travail était facilitée par la bonne humeur de chacun. Une fois cela achevé, je me suis retrouvé à Zurich, à l'UBS pour y faire pratiquement la même chose qu'au Luxembourg. La différence étant que les différentes filiales sont sur les 5 continents, qu'il y avait des créneaux de travail bien déterminés, que les taches pouvaient être demandées depuis l'un ou l'autre des continents. J'y ai assuré également sur support deuxième niveau pour les produits en place ainsi que les nouvelles applications à intégrer dans l'infrastructure. Enfin, j'ai tenu aussi une à 2 fois par mois, le rôle d'astreinte. C'est-à-dire que le numéro de téléphone d'urgence est forwardé sur mon portable et durant une semaine, en plus de mon travail quotidien, je suis appelé en cas d'urgence et dispose d'environ une heure pour me rendre à une connexion internet afin de me logguer sur le réseau de l'entreprise et résoudre à distance le problème en question qui peut être n'importe où sur la planète. Ma dernière en date, m'a conduit à prendre un appartement de fonction ici à Francfort, dans le cadre d'une mission à la Bourse pour un cabinet suisse, où je suis en poste depuis janvier 2008. J'y pratique tout ce que j'ai effectué à l'UBS avec en plus la "problématique boursière" sur les mêmes technologies, mais également sur d'autres, notamment celles qui concernent la sécurité.

Leaderdhom : « N’as-tu jamais souhaité revenir aux Antilles, pour t’y accomplir professionnellement?»
Je l'ai toujours souhaité et c'est mon vœu le plus cher. Ce serait intéressant de savoir à quel point une entreprise de chez nous serait disposée à travailler avec quelqu’un comme moi. Je dis cela car j'ai une anecdote à vous raconter. Il y un peu plus de 10 ans j'ai adressé une candidature spontanée à une grande entreprise de chez nous en Martinique. Le processus de recrutement m'a d'abord conduit dans un "cabinet conseil" où je me suis senti comme une souris de laboratoire à travers la batterie de tests psychotechniques que j'ai passé. Pour la petite histoire, c'est le seul endroit dans ma carrière où cela m'aura été demandé. Ensuite, j'ai eu droit à un premier entretien avec un responsable qui a trouvé ma candidature intéressante. J'ai été ensuite reçu à un second entretien par le chef de ce responsable: il portait des tongues aux pieds, n'était pas rasé, portait un tee-shirt et un jean. Son bureau était immense et n'était occupé que par lui seul, et la climatisation était à fond.... Alors que je m'attendais à des questions liées à mon expérience voire à une présentation de ce qui se pratique dans cette entreprise, les premières questions furent:
- Qu'est-ce qui vous fait penser que nous pourrions être intéressé par votre candidature ?
- Connaissez vous déjà quelqu'un au sein de l'entreprise ?
- Avec votre CV pourquoi souhaitez-vous venir travailler en Martinique ? ...
Puis au bout d'un moment: « La politique de chez nous est que nous ne procédons pas au recrutement de tels profils en direct. C'est Paris qui nous adresse les candidats retenus. Cependant, devant votre motivation à vouloir travailler chez nous, nous pourrions vous prendre, mais comme technicien, pas comme ingénieur: c'est la seule solution ». J'ai donc demandé un délai de réflexion et poliment refusé. Par la suite, il m'a été adressé un courrier par le « cabinet conseil en question » : il paraitrait que j'avais lamentablement échoué aux tests en question. Alors bien sûr, ceci s’est produit il y a fort longtemps et ce ne sont pas toutes les entreprises qui avaient ce genre de pratiques. Aujourd'hui plus que jamais, je souhaiterais revenir travailler au pays ou dans la grande région, oui c'est vrai.
Leaderdhom : « L’Allemagne a été comme tous les pays d’Europe particulièrement touché par la crise mondiale, quelles sont les changements que tu as pu percevoir à ton niveau au sein de ton entreprise?»
La réduction des coûts. L'abandon ou le report de certains projets, quelques réorganisations en interne avec la fusion de certains départements. Sinon, dans la vie extérieure à l'entreprise, cela ne se ressent pas trop.

Leaderdhom : « Parmi tous les pays européens, où tu as eu l’opportunité de travailler, lequel selon toi offre le plus de moyens à un jeune créateur d’entreprise ?»
La Grande-Bretagne, même si je n'y ai pas travaillé comme indépendant, offre pas mal de possibilités. Les offres y sont nombreuses. La Suisse et le Luxembourg, à partir du moment où on y réside sont plus souple fiscalement. Mais le marché en ce moment est plus calme. Alors l'Allemagne, les Pays-Bas et la Belgique ont une offre importante.
Leaderdhom: « En quelques lignes, qu’est-ce que l’Allemagne est pour toi ? »
Pour moi l'Allemagne a fait quelque choix intéressants sur le plan de son organisation après sa reconstruction: plutôt que de tout concentrer dans une seule grande métropole, ils ont développé plusieurs villes de taille moyenne et donc à taille humaine. Ce qui a pour effet de rendre le train de vie moins stressant qu'ailleurs. En général, ils ne parlent pas beaucoup, mais tiennent toujours parole et sont très direct. Cela me va parfaitement et correspond d'ailleurs à mon caractère. Cela a également pour effet de faire avancer les choses vite et ne laisse pas le temps aux éventuels conflits d s'installer. L'ensemble de villes est intéressant à visiter et sont bien desservies aussi bien entre elles qu'en leur sein par des transports en commun pas trop onéreux. De toutes ces villes on peut facilement rallier en avion les pays avoisinant et de Francfort, on peut se rendre presque n'importe où dans le monde... Le choix d'activités culturelles est varié car, Francfort par exemple compte des ressortissants de pratiquement tous les pays et héberge des foires toute l'année. Chose également importante: les entreprises, en particulier les grandes institutions, mettent un point d'honneur à recruter du personnel (permanent ou pas) de différentes origines et cultures afin de soigner leur image.
Leaderdhom : « Comment te projettes-tu dans quelques années ?»
Je me vois par exemple intégrer une entreprise qui me confierait des projets à forte valeur ajoutée et qui aurait des filiales en Amérique ou dans la Caraïbe. J'intègrerais alors une des ces filiales en poste fixe et j'espère définitif afin de pouvoir vivre dans ma région d'origine.
Leaderdhom : « Un conseil pour un leaderdhom en devenir ou en transition ? »
Ne pas avoir peur de se lancer à l'Etranger. La Maitrise s'acquiert sur le terrain y compris pour la langue. Il serait bien de mieux se faire connaitre et de s'intéresser aux offres sur le NET autant pour l'offre de services aux entreprises locales que celles dans le monde.
Propos recueillis par Leaderdhom le 28/09/09
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