De la Guadeloupe vers les USA

Pierre Huberson (Boston)

Fonction : Lead Audio Engineer/ Music Producer

 

Leaderdhom: « Pierre dévoile nous ton parcours ? »

 

Né à Nantes le siècle dernier, enfance et adolescence en Guadeloupe, exilé à Paris après un bac scientifique, puis BTS Audiovisuel Spécialité son. Nouveau pèlerinage transatlantique en direction de Boston, j’y ai intégré « Berklee College of Music » où j’ai poursuivi des études en « Music Production & Engineering » et obtenu mon diplôme avec mention « cum laude ». J’ai récemment repris le chemin de l’université en quête d’un « Master of Music » en « Sound Recording Technology ». J’ai commencé ma carrière d’ingénieur du son dans le domaine de la postproduction audiovisuelle, tout ce qui a donc attrait à l’audio dans la pub, les émissions TV, les documentaires ou les films institutionnels.  J’ai ensuite fait la transition dans le milieu de la musique après avoir rencontré Alvin Speights qui était à l’époque l’ingénieur de Dallas Austin (TLC, Boy II Men, Monica, Etc…). J’ai été son assistant pendant près d’un an et j’ai ensuite été recruté par un label de Gospel, en tant qu’ingénieur et réalisateur. Cela m’a permis de collaborer avec d’autres musiciens, réalisateurs et ingénieurs de renoms tels que Abraham Laboriel Sr, Paul Jackson Jr, Israel Houghton, Bernie Grundman etc…

 

Leaderdhom: « Comment t’es venu l’idée de t’établir à Boston ? »

 

L’un de mes modèles en réalisation musicale est Quincy Jones, qui a travaillé avec les plus grands noms de la musique nord-américaine, notamment Franck Sinatra, Miles Davis, James Ingram et bien sur, Michael Jackson. Lorsque j’ai étudié son parcours, j’ai appris qu’il avait commencé sa formation musicale dans une petite école de Jazz de Boston, qui est devenu plus tard la prestigieuse « Berklee College of Music ». Mon rêve d’adolescent était donc d’y aller un jour, et je me suis accroché à ce rêve.

Studio à Boston Studio à Boston

Leaderdhom : « D’après toi, pourquoi les artistes afro-caribéens se rapprochent de plus en plus des USA ? Y a-t-il plus de reconnaissance de nos productions musicales et est-ce un marché porteur et  à conquérir avant celui de la France? »

 

Plusieurs facteurs  contribuent à cet état de fait à mon sens : tout d’abord le simple constat que nos musiques sont encore à ce jour considérées comme « étrangères » en France ; le fait également d’une plus grande prise de conscience identitaire qui nous rapprochent de ceux qui nous ressemblent (les musiques dites « populaires » étant effectivement le fait des communautés noires). Il y a également une diaspora importante issue de la Caraïbe (notamment Haïti), de l’Afrique et de la Lusophonie (Cap-Vert, Angola) qui partage moult de nos références culturelles et musicales. Établir des liens plus forts avec ces communautés offrirait à nos cultures d’autres alternatives au passage quasi obligatoire vers la France Hexagonale.

 

Leaderdhom: « Tu es producteur, est-ce un parcours de combattant quand on est étranger de se faire une place dans ce secteur? »

 

Je pense que le fait d’avoir grandi en Guadeloupe a joué un grand rôle dans ce que j’ai été capable d’accomplir musicalement; la playlist des radios à l’époque n’était pas formatée comme cela ce fait de nos jours, les choix de diffusion étaient éclectiques et beaucoup plus variés, de plus, l’énorme collection de vinyles de ma mère reflétait la créativité de l’explosion musicale des années 70 & 80. D’avoir donc été exposé à cette pléthore de styles musicaux est devenu pour moi un atout maître, car ma capacité à combiner différentes influences me différencie d’autres réalisateurs qui tendent à posséder des influences beaucoup plus spécifiques.

Leaderdhom : « Tu fais partie de cette alliance musicale composé d' un haïtien, d'un capverdien et de toi-même qui est Guadeloupéen, NOMADS … dit nous en plus. »

 

NOMADS est né du désir que j’ai eu de contribuer à ma propre culture en utilisant les rencontres et les connaissances acquises durant mon parcours. J’ai mentionné plus haut cette affinité culturelle avec d’autres communautés et j’ai voulu mettre l’accent sur ces lieux communs. Le Konpa Haïtien et le Kizomba Cap-Verdien ont une base rythmique virtuellement identique au Zouk. Mais la ressemblance ne s’arrête pas là : il suffit de comparer la musique « rasin » d’Haïti et nos rythmes « Gwo ka », la « morna » du Cap-Vert et nos biguines pour se rendre compte que nous sommes au-delà de la simple coïncidence.

 

Leaderdhom : « Tu es étudiant parallèlement à tes productions musicales, comment concilies tu les deux ? Et quel a été ton choix d’études ? »

 

Le « graduate program » que je poursuis est beaucoup moins intensif en matière de temps que mes études à Berklee, même si en terme de substance tout est beaucoup plus pointu. Cela demande donc juste de l’organisation pour pouvoir gérer l’emploi du temps quotidien.

Le choix d’un cursus en « Sound Recording Technology » me permet d’aller au delà de mon usage des outils création musicale et sonore. Il s’agit bien d’en assimiler la technologie afin d’interagir avec l’industrie qui en est à l’origine. Les  débouchés possibles sont le consulting, marketing, l’industrie de la presse spécialisée, l’enseignement au niveau universitaire, etc…

studio en Guadeloupe studio en Guadeloupe

Leaderdhom : « En France parler d’argent reste tabou, tout le contraire des Etats Unis. As-tu été confronté à des extrêmes qui t’auraient choqué dans cette quête constante du pouvoir ? »

 

Pas du tout. C’est bien le tabou français qui me choque parce que je l’interprète comme un outil de contrôle qui a pour but d’éviter de rémunérer l’effort fourni a sa juste valeur. Je pense qu’associé à d’autres éléments, ce manque de transparence contribue bien au malaise qui n’a cesse de se dégénérer en conflits sociaux…

Le système est loin d’être parfait ici mais au moins on n’a pas cette impression de recevoir l’aumône quand on vous paye.

 

Leaderdhom: « Qu’envisages-tu dans le futur pour tes projets ? »

 

Les possibilités sont infinies et je laisse ma porte grande ouverte…

 

Leaderdhom : « As-tu rencontré des barrières ou autres depuis que tu es expatrié ? »

 

A vrai dire non. Contrairement aux idées reçues en ce qui concerne les Etats-Unis, notamment le racisme et la violence, je me suis retrouvé dans un environnement ou mes différences contribuent à ce qui fait ma force et ma capacité à l’effort, l’élément déterminant de mon succès.

 

Leaderdhom : « La ville de Boston selon ta description serait ? »

 

Le juste milieu entre une mégapole et une ville rurale… pas trop grande pour qu’on ait l’impression de s’y perdre et pas trop petite pour qu’on ait besoin d’aller ailleurs… mais quand on a besoin de changer d’air, New York est à 4h00 en voiture et Montréal à 6h00.

C’est aussi une ville historique, berceau de la révolution américaine, surnommée « l’Athènes d’Amérique » à cause de sa grande concentration d’universités (Harvard, MIT, Boston University), c’est également un pôle de la recherche scientifique et médicale.

 

Leaderdhom : « Quel conseil donnerais-tu à celui qui aimerait s’installer en Amérique ? »

 

De s’y prendre le plus tôt possible… idéalement juste après le bac. S’installer aux Etats-Unis en tant qu’étudiant est le moyen le plus viable pour intégrer le tissu social et établir son réseau professionnel.

 

 


Propos recueillis par Leaderdhom le 07/09/09

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